Avant je fermais ma gueule.
Mais ça c’était avant.
Je suis resté silencieux bien trop longtemps, je ne peux plus me taire.
Des mois, des années que je souffre en silence, que je prends sur moi, que je subis son mépris, ses maltraitances, ses changements d’humeurs, ses crises compulsives. Jour et nuit, pas un seul instant de répit. Avec lui c’est 24/24, 7/7, 365/365 (oui je redoute particulièrement les mois de 31 jours et les années bissextiles). Et jamais un « bonjour » ni un « merci ». Ça lui écorcherait la gueule de me demande comment je vais, une fois dans sa vie ? Il serait bien emmerdé si je n’étais plus là !
Pourtant je ne me suis jamais plaint, j’ai été élevé comme ça, je ne l’ai jamais affiché en public, même quand j’entendais des collègues me raconter leurs nuits sans entraves et leurs vacances sans montres. Non, je suis resté digne, intègre, dans mon coin comme on me l’a appris, mais tout cela a assez duré. Aujourd’hui je veux le dire, que dis-je, je veux le crier haut et fort au monde entier : sous ses apparences joviales et bon enfant, MATTHIEU DUFOUR EST UN DANGEREUX PSYCHOPATHE ET IL FAUT L’ENFERMER !
Je préfère sincèrement finir en HP dans une camisole que de continuer à supporter tous ces changements de montres et de bracelets permanents. 3, 4, 5, 10 fois par jour. Toujours le même cirque. À peine levé, la peau encore meurtrie par ce jubilé trop serré (« oui mais tu comprends c’est pas de ma faute tu es entre deux tailles, c’est ça ou le strap se balade, tu préfères quoi ? C’est ma plongeuse qui lume le plus, indispensable pour les expéditions nocturnes vers le frigo ou les toilettes. Je ne vais quand même pas mettre du cuir pour dormir, je transpire la nuit… »), le voilà qui que me prend, me retourne, me sangle, change d’avis, fait des essayages, prend des photos (et le droit à l’image bordel !). Et ça dure, ça dure des plombes. Je suis balloté dans tous les sens sous le regard hilare de son poignet droit qui se contente de supporter deux minuscules fils hyper légers et évidemment bien réglés.

Mais ça n’est que le début. Oh, je sais ce que vous vous dites : « Ok c’est pénible mais après il est tranquille comme un poignet, un quart de tour de temps en temps pour regarder l’heure ou un petit wrist shot improvisé et c’est bon. Ça va, c’est pas non plus la fin du monde : tu trouves ça pénible ? Pense donc aux poignets qui font le ménage dans les chiottes d’un lycée ou triturent des carcasses de viandes dans un entrepôt glacial à 6 heures du matin ».
Je comprends, vous ne pouvez pas savoir. Cette première séance assez éprouvante au réveil n’est que le début de mon calvaire quotidien. Choix de la plongeuse pour la douche, nouvelle séance d’essayage, et j’enlève la montre pour la prendre en photo avec la tasse de café, et je sors mon bras dehors par moins 15 parce que « la lumière est superbe ». Et comme il travaille chez lui, je suis à la merci de la moindre impulsion : il a tout sous la main, en permanence. J’ai plein de collègues qui, une fois dans le métro ou leur voiture sont tranquilles pour la journée : une petite photo au feu rouge, une autre devant l’ordi et ensuite ils sont peinards jusqu’au retour à la maison. Je ne peux même pas tout vous raconter ce que je subis au risque de passer pour un sale complotiste.
Pourtant quand il était plus jeune Matthieu était plutôt cool et assez normal. Une Kelton pendant quelques années, une Seiko quartz assez chic pour sa communion, une Tissot habillée cadeau de Bonne Maman à Noël, Une Superman Yema qu’il piquait à son père. Et puis il avait assez à gérer avec ses problèmes capillaires.


Bref, pendant que mon collègue de droite faisait de la muscu, moi je me la coulais douce. J’aurais dû me méfier. Tout a basculé quand il a découvert les Swatch. Le défilé a commencé : des petites, des grosses, des épaisses, des maigres, des flashy, des pas étanches, des pas difficiles, et je couche dès le premier soir, et le plastique c’est fantastique, et je te quitte sur un coup de tête dès qu’une autre un peu sexy pointe son nez, et je te trompe en permanence. Et je ne vous parle pas de tous les trucs douteux qui lui passaient par la tête (qui peut à 19 ou 20 sérieusement porter une montre Ferrari ? Qui ? Bah lui… Sans problème).
Heureusement son goût pour la boisson et les sorties nocturnes a eu raison de son budget. Sa famille refusant de financer autre chose que les basiques, ses premiers boulots n’étant pas richement rémunérés, il dû faire des choix. Ce fût mes meilleures années avec lui. J’étais libre de toute attache, on voyait du monde, on sortait, on écoutait de la musique. Mon principal effort consister à co-porter un livre avec l’autre à droite. Lui par contre en chiait pas mal. Il faut dire qu’il soulevait du verre et du liquide à l’époque. Mais moi : le pied si je puis me permettre. À l’arrivée du Bi-bop, j’ai cru que j’étais sauvé : il n’aurait plus jamais besoin de moi que pour conduire ou piocher dans un bol de chips sel et vinaigre. Erreur fatale.
Sans prévenir, il a recommencé. Plus cinglé que jamais. Des montres que je n’avais jamais vues débarquaient du jour au lendemain, puis disparaissaient avant que nous ayons pu faire connaissance. En même temps, je n’avais pas vraiment le temps de m’attacher. Seiko, Timex, Orient, Citizen, je n’étais plus qu’un lieu de passage comme les longues travées de ces centres commerciaux sans âme, un hall de gare, le tarmac d’un aéroport international. J’ai fini par m’habituer, je me disais que ça pourrait être pire, qu’il pourrait se faire tatouer ou racheter un flipper, essayer de devenir gaucher ou grimpeur à mains nues. Je me suis renfermé sur moi-même, je ne répondais même plus à cette baltringue de poignet droit qui n’arrêtait pas de faire le malin avec ses jolis bracelets sympas et confortables. Anti-dépresseurs, anxiolytiques, boulimie, dépression, boisson, le cercle vicieux, l’engrenage, la descente aux enfers, j’ai arrêté de me couper les poils, j’ai vu un naevus pousser sur mon flanc droit, j’ai accepté le manque de vitamine D malgré le soleil d’été. J’ai renoncé. Il m’avait vaincu.

Et au moment où je croyais déjà être au bout de ma vie, il m’a mis KO. Peu après avoir renoué avec Yema, il fût prise de violentes crises de folie, des épisodes compulsif d’une intensité épouvantable et d’une durée de plus en plus longue. Le progrès avait fait son oeuvre : plus besoin de sortir pour aller dans une boutique, tout était là au bout de ses doigts, j’étais devenue le complice de mes tortures, le kapo de service, totalement lobotomisé qui lui permettait d’assouvir ses envies les plus destructrices. Tout avait changé : achats en ligne à 3 heures du matin, directement depuis son téléphone, paiement en plusieurs fois sans frais, promos permanentes, micro-marques, rééditions « indispensables », black friday, cyber monday, soldes Yema, nouveaux acteurs aux quatre coin du monde et tous ces p****** de fabricants de bracelets interchangeables, tous plus sympas les uns que les autres. C’est à cette période qu’il a développé une forme grave de stratpsophilie, incurable et totalement ravageuse. C’est a ce moment que nous avons basculé dans le gore et l’incontrôlable : cuir, canvas, acier, rubber, tweed, c’était l’orgie permanente. J’ai alors compris que ma défaite était totale et définitive. J’avais perdu de nombreuses batailles mais cette fois c’était la guerre que j’avais perdue… J’étais finalement tatoué du vert de ses montres, marqué à jamais, il fallait capituler, renoncer au combat. Pas glorieux mais je n’avais pas le choix.
Alors pourquoi l’ouvrir maintenant, après tant d’années ? Pourquoi parler aujourd’hui me direz-vous ? N’as-tu pas peur des représailles, des conséquences éventuelles ?
Non je n’ai pas peur ! Il n’osera jamais se couper l’avant-bras ou la main : il a bien trop besoin de nous pour vivre son addiction à fond et continuer à faire le mariole et le pseudo-expert sur les réseaux sociaux. Et puis surtout, je le fais pour la petite, la chemise en jean. La pauvre… Pour elle aussi les débuts ont été glorieux, il l’aimait tellement qu’il en a même acheté 5 quasi-identiques. Ce qu’elle a voulu prendre pour une immense preuve d’amour, n’était qu’une nouvelle preuve de son immense folie. Rapidement elle est retrouvée reléguée au rang de figurante anonyme. Alors que les autres continuaient à être portées, lavées et pendues avec attention, affection presque, elle n’était devenue qu’une espèce de chiffon, un accessoire qu’on ignore, posé en boule sur la table ou le fauteuil de son bureau, à portée de main pour ses envies de photos improvisées, corvéable à merci, un morceau de tissu déshumanisé que l’on prend sans douceur avant de jeter négligemment sans un regard.

Alors oui, c’est pour elle que j’ai décidé de prendre la parole. Elle est encore jeune et a le droit à une autre vie. A d’autres horizons que le bout de bureau d’un psychopathe irrécupérable. Ma vie a moi est bien est bien avancée, je n’attends plus grand chose. Parfois la nuit, j’espère encore. je me plait à croire qu’il aura un jour le bon goût et les moyens de me passer une belle montre de manufacture, un peu chic. Une montre qu’il porterait tous les jours et qu’il rangerait délicatement sur un coussin la nuit. Peut-être le week-end, s’autoriserait-il une petite fantaisie et l’été une jolie plongeuse joyeusement colorée. Qui sait ? Au fond il ne me reste plus que ça : des rêves de routine et de douceur, ça et les marques de bronzage.
Le poignet gauche de Matthieu


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